REIMS (51) : cimetière du Nord (de la porte Mars)

visité en 1998, 2004, février 2015
mardi 7 novembre 2023
par  Philippe Landru

Il est de coutume d’écrire, dans les marronniers de la Toussaint, que n’importe quel cimetière urbain de province est le « Père Lachaise » local (simplement parce que les « gloires » du coin y sont inhumées). Cela a toujours eu le don de m’agacer, dans la mesure où comparaison n’est pas raison, et que ces cimetières urbains n’ont bien souvent pas besoin d’être comparé à leur « grand frère » de la capitale, tant ils recèlent de curiosités suffisantes pour avoir leur propre identité. En outre, d’un point de vue paysager, la plupart ne ressemble pas à la nécropole parisienne.

Il en est pourtant quelques uns pour lesquels ce qualificatif prend son sens, et c’est le cas du cimetière du Nord de Reims, appelé à l’origine cimetière de la Porte Mars.

Créé en 1786, le cimetière du Nord est le plus ancien de la ville de Reims, depuis la disparition des cimetières intra-muros. Il occupe ainsi une place importante dans le patrimoine rémois. A la fin du XVIIIe siècle, le principal cimetière de la ville, le cimetière Saint-Denis, face au parvis de la Cathédrale (approximativement sous le square René et Henri Druart), était à saturation. On y enterrait essentiellement des malades de l’Hôtel-Dieu dans des fosses communes, les corps n’étant pas réclamés par les familles.

Une proposition est faite : « L’Hôtel Dieu possède près de la Ville une très grande pièce de terre, dont une partie aboutit au chemin qui conduit de la porte de Cérès à celle de Mars, et qui est au nord de la Ville. On placerait le nouveau cimetière à peu près entre les deux portes, c’est à dire, dans un endroit où les exhalaisons seraient moins fortes à craindre et se feraient moins sentir. On sait qu’une des propriétés principales du vent du nord est de purifier l’air et de lui ôter ce qu’il peut avoir de malfaisant. » La parcelle est trois fois plus grande que celle de l’ancien emplacement, formant un carré d’un hectare. La somme nécessaire à l’aménagement est en partie versée par les habitants, à la suite d’une quête réalisée au porte-à-porte. Le détail des comptes est publié en 1787. L’argent permet de creuser un puits, niveler le terrain, faire les fouilles, élever un mur en craie et blocaille, dresser un talus de part et d’autre de ce mur et couvrir l’ensemble de bruyères, comme le voulait l’usage pour limiter l’érosion. S’y ajoutent deux piliers, une grille et un « char funèbre » servant à transporter les corps sur le kilomètre qui sépare le cimetière de l’Hôtel-Dieu (qui effectue un à deux enterrements par jour...). Le solde est obtenu grâce à une société savante, la « Société Libre d’Émulation », qui finance pour moitié la construction de la chapelle dont le parvis sert d’abri lorsque les inhumations ont lieu par mauvais temps.

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Dans le canton 2, une plaque signale la présence du médecin Jean-Baptiste Henri Caqué (1751-1805), qui fut le « père » de ce cimetière dans la mesure où c’est lui qui trouva son actuel emplacement.

Mais ce premier hectare s’avère vite insuffisant. Peu après la Révolution, l’ouverture d’un hôpital militaire (où l’on dénombre quatre à cinq décès quotidiens) provoque rapidement la saturation des cimetières de plusieurs paroisses. L’idée de cesser définitivement les inhumations autour des églises s’impose et il est décidé de tout transférer dans un nouveau cimetière. Le citoyen Legrand-Paquot et le docteur Jean-Baptiste Caqué, directeur de l’école de Médecine de Reims et signataire de l’expertise faite par la faculté en 1786, conçoivent alors le projet d’étendre le cimetière de l’Hôtel-Dieu. Le mur nord est abattu et la surface de la parcelle est doublée, l’entrée est mise en commun et devient celle du « cimetière de Porte-Mars » qui ouvre en 1795. L’Hôtel-Dieu continue par la suite de céder ses terrains afin de permettre l’agrandissement de cette nouvelle nécropole. La Ville acquiert les parcelles situées à l’est et le « cimetière du Nord » double une nouvelle fois sa surface en 1832. Le terrain fait désormais quatre hectares et l’architecte Nicolas Serrurier redessine cette fois les allées, en s’appliquant à leur donner un tracé romantique. Un dernier agrandissement est effectué entre 1853 et 1856, une nouvelle fois du côté du mur est, portant la superficie à 6 hectares. Le « cimetière du Nord » est divisé en quarante cantons et acquiert sa superficie actuelle. Suite à la suppression des fortifications et au développement industriel, le cimetière se trouve de nouveau enclavé dans la ville à la fin du XIXe siècle. La municipalité décide donc de ne plus accorder de concessions à partir du 1er avril 1891, date à laquelle s’ouvre le cimetière de l’Est.

La guerre a laissé le cimetière dans un état aussi désastreux que le reste de la cité. La situation est précisément décrite par un enseignant, Octave Forsan, alors qu’il se rend à l’enterrement d’une collègue le 31 janvier 1916. Il communique à ce sujet dans la Revue des deux mondes :« Nous voilà en route vers le cimetière du Nord, tant de fois bombardé et criblé d’obus ; le conservateur y a été tué récemment devant sa porte et on ne compte plus le nombre de victimes faites par l’ennemi, sur la place de la République toute voisine. La sépulture de la famille est tout au fond du cimetière. Le cortège avance par de tortueuses et interminables allées, passant au milieu des tombes brisées ou trouées d’obus, près des sépultures éventrées et des arbres coupés. »

Après l’Armistice, alors que les industries, entreprises, commerces, administrations, bâtiments agricoles et logements sont reconstruits grâce aux remboursements des dommages de guerres, les concessions funéraires posent quant à elles un problème juridique – ce que précise le premier historien du cimetière, Charles Sarazin, en 1925-
1926 :« Actuellement, le cimetière du Nord a effacé peu à peu les désordres occasionnés par la guerre. Des chapelles se sont réédifiées ou ont été réparées ; des pierres tombales ont été remplacées ; des croix et des monuments ont été relevés. Mais les mauvaises herbes ont envahi de nombreuses sépultures ; des mausolées brisés sont restés à terre et ils ne seront jamais restaurés faute de descendants pour s’en occuper. Nous ne pouvons que le déplorer, en souhaitant, qu’un jour, la municipalité puisse trouver les fonds nécessaires pour s’occuper des tombes de ceux qui n’ont plus personne derrière eux. Ce serait un hommage rendu à des Rémois qui, d’une manière ou d’une autre, ont servi leur Ville, travaillé à son accroissement et à sa prospérité. »

Comme pour la plupart des sites patrimoniaux rémois, c’est la première guerre mondiale qui va inciter savants et érudits à approfondir l’histoire de ce cimetière. Les destructions de masse ont incontestablement renforcé l’importance des traces du passé. Cependant, en raison de problèmes juridiques et financiers, le cimetière n’a jamais été totalement « reconstitué ». C’est un lieu où la mémoire des bombardements fait écho. On y découvre nombre de monuments funéraires portant encore les marques des destructions de 1914-1918. Dénoncé par le passé, cet état d’abandon lui confère une dimension émotionnelle en accord avec l’esthétique romantique originelle. En dehors des vingt premiers cantons, qui gardent l’apparence du XIXe siècle et portent les stigmates de la guerre, vingt autres sont encore en activité, incluant les concessions réservées au judaïsme et au protestantisme. Chaque année, il est procédé à plus de 120 inhumations. Un jardin du souvenir, destiné à la dispersion des cendres des défunts, a également été implanté afin de répondre à l’évolution des usages.

Depuis 2018, le Cimetière du Nord affiche complet.


Curiosités


- Le cimetière n’est pas organisé en divisions mais en 41 « cantons ».

- Il est difficile de distinguer les limites entre le canton 18 et le canton 25. La raison ? Le canton 18 était réservé aux catholiques tandis que le 25 l’était aux protestants. Plus insolite encore : certaines chapelles sont situées exactement à la limite, avec deux entrées (c’est le cas de certaines dynasties du champagne : Roederer, Krug, Heidsieck...) par exemple) , ce qui se « justifiait » par la présence, dans la même famille, des deux confessions. Selon la confession du défunt, on le faisait passer par l’entrée donnant sur un canton ou sur l’autre !

-  La chapelle Sainte-Croix, classée aux Monuments Historiques en 1927. Sa construction a été confiée à l’architecte de la Ville, Nicolas Serrurier. Achevée en 1788, elle est bénie un an plus tard sous l’invocation de la Sainte Croix. Immédiatement visible à l’arrière du portail, la chapelle surplombe l’entrée du cimetière grâce à un léger relief. Endommagée par les bombardements, elle a été entièrement restaurée et remontée.

La Chapelle du Cimetière reçut aussi la dépouille d’un hôte encombrant, en la personne du Chevalier Alexandre Gonsse de Rougeville (1761-1814) connu pour avoir tenté de libérer Marie-Antoinette de la Conciergerie. En effet, il fut accusé d’avoir fourni aux Russes, qui occupaient alors la ville, des renseignements sur les positions des troupes françaises. Pour cette forfaiture, il fut jugé sommairement et fusillé contre le mur du Cimetière du Nord le soir du 10 mars 1814. Son corps, en attendant d’être inhumé, fut déposé dans la chapelle. Le lendemain, le fossoyeur le retrouva nu. En effet, pendant la nuit, des « nécessiteux » lui enlevèrent ses habits ! Il fut enterré en fosse commune et on ignore – par manque de documents de l’époque – où il a été inhumé exactement [1]. Alexandre Dumas s’inspira de ce personnage pour écrire son roman historique Le Chevalier de la Maison Rouge.

  • Le cimetière comporte aussi quelques mémoriaux :
    - pour les médaillés de la médaille militaire qui jouxte celui des médaillés de la Légion d’honneur ;
    - pour les morts français et allemands de la guerre de 1870 ;
    - pour ceux tombés lors de la bataille de Reims (1814) : un monument érigé en 1826 haut de deux mètres commémore la mémoire de neuf officiers de la grande armée tués ou morts de leurs blessures pendant la bataille de Reims de 1814 ;
    - La S.F.I.O. aux héros de la Résistance 1941-45 ;
    - pour les fondateurs de la communauté juive. Un carré militaire regroupe principalement des morts de la Grande Guerre : 306 soldats et victimes civiles y sont inhumés.

Quelques monuments remarquables

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« LA DOULEUR » (1906) Canton 1 - famille Cadot-Tortrat.
Ce petit temple très moderne est dessiné par l’architecte Ernest Kalas et réalisé en 1906 par le sculpteur Joseph Wary. L’ouvrage est en ciment armé, fermé sur trois côtés dont un coupé aux trois quarts afin de révéler les œuvres artistiques. Au fond, un dessin souligné par des émaux en céramique représente deux anges ailés surmontant un brasier et portant, à l’origine, deux médaillons en bronze d’Augustin Coutin. Il ne subsiste qu’un seul portrait des deux enfants. À gauche, une sculpture de Théodore Rivière, La Douleur réalisée en 1906, représente une femme assise sur la pierre tombale et couverte d’un long voile, s’inscrivant dans le Symbolisme, mouvement encore présent dans l’art funéraire du début du XXe siècle.

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CHAPELLE GODBERT † (1897) - 1904 Canton 7 - Rose-Croix Godbert
Œuvre de l’architecte Émile Dufay-Lamy et du sculpteur Joseph Wary, le monument funéraire s’organise comme un petit temple à l’antique, fermé par deux petits portillons symboliques. Quatre colonnes corinthiennes encadrent un piédestal supportant une réplique récente en plâtre remplaçant le buste d’origine, bronze d’Émile Peynot volé dans les années 2000. L’ensemble est surmonté d’un riche plafond à caissons rehaussés par des tesselles dorées. Plusieurs motifs décoratifs ou allégoriques s’intègrent aux colonnes cannelées : fleurs grimpantes et palmes sur les fûts, fleurs de pavots et lierre dans les chapiteaux symbolisant sommeil et fidélité.

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Mausolée de la famille Simonar (canton 22)
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Ce tombeau est sans aucun doute l’un des plus emblématiques du cimetière. Œuvre du marbrier Jean-François Chambon, il représente le jeune Augustin Simonar, mort à 12 ans en 1843 ; une statue en pied œuvre du sculpteur de Maghellen. Fils d’un maître plafonneur, il revenait de chez ses grands-parents à Saint-Thierry, dans les environs de Reims. Monté sur une charrette, il s’endormit, tomba, et fut écrasé par celle-ci. Il mourut quelques jours avant d’avoir fait sa communion solennelle, raison pour laquelle il est représenté en communiant.
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Mausolée Simonar (détails)
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LE GISANT DE L’ABBÉ MIROY † (1871) Canton 16 - Charles Eugène Miroy (né en 1829)
Ce gisant est sans doute le monument funéraire le plus connu du cimetière du Nord. Durant l’occupation prussienne en 1870, Charles-Eugène Miroy, curé de Cuchery, est accusé de détenir des armes qui seront retrouvées effectivement chez lui. Arrêté et jugé à Reims, il est accablé par le maire et l’un de ses adjoints puis condamné à la peine de mort « par l’exécution militaire, conformément aux lois allemandes en vigueur dans les pays occupés ». Le 12 février 1871, l’abbé Miroy est fusillé à l’aube contre le mur du cimetière (au niveau du mur du canton 12) où il est enterré. L’archevêque et les Rémois sont révoltés par cette mort injuste. Dès le jour de l’exécution, ces derniers viennent lui rendre hommage en déposant des fleurs. Une souscription est ouverte pour élever un monument à sa mémoire. La souscription permettant de financer le projet, la réalisation du gisant est confiée à René de Saint-Marceaux. L’œuvre est envoyée au Salon de 1872 mais non exposée car l’occupation prussienne est toujours en place à Paris. Le gisant de l’abbé Miroy s’inscrit dans ce souci de réalisme inspiré des gisants du Moyen Âge. La sculpture, en bronze, a été exécutée par le fondeur Victor Thiébault et fils et repose sur un piédestal de marbre gris. La position du corps et les détails vestimentaires donnent à l’œuvre un caractère dramatique. L’abbé est représenté couché sur le ventre, une jambe sous l’autre, face contre terre. L’artiste parvient à rendre le réalisme du cadavre par la souplesse du corps qui vient juste de tomber, la nuque tirée, les bras contournés. La soutane est plaquée sur le corps de l’abbé tel un suaire. Le visage est juvénile, aucun sentiment ne transparaît. Saint Marceaux a voulu témoigner de l’innocence de l’abbé Miroy, dont les lèvres entrouvertes laissent imaginer le dernier souffle.
Le monument fut enlevé le 31 juillet 1918 par le service des évacuations puis replacé en 1922. Il fut caché durant la seconde guerre mondiale et enlevé en 2006 pour éviter son vol par les amateurs de métaux qui sévissaient. En 2012, il a rejoint les réserves du musée des Beaux Arts de Reims dans un souci de conservation. Le moulage en résine aujourd’hui en place est l’exacte réplique de l’original.
J’ai pris cette photo en 2004 : il s’agit donc encore du gisant original.

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Etat du tombeau de 2006 à 2012.

Ce cimetière possède également d’autres œuvres de René de Saint-Marceaux :
- le tombeau de son grand-père, Augustin de Saint-Marceaux (1790-1870). Fondateur en 1831 d’une maison de vins de Champagne, il fut maire de Reims de 1835 à 1837, en 1839, puis de 1841 à 1845. Il repose sous un tombeau portant pour épitaphe : Rheims que j’ai aimé de toutes les forces de mon intelligence, reçois mes cendres et mon nom parmi tes morts (canton 11).

- Dans un autre tombeau, reposent les parents du sculpteur. Leur tombeau d’origine fut en partie détruit par la Première Guerre mondiale. Après la guerre, la veuve de Saint-Marceaux demanda à Pompon qu’il place l’une des oeuvres de son époux, Sur le chemin de la vie, sur le tombeau de ses parents.

- L’Élévation des âmes du purgatoire (pour la famille David) (canton 22),

- Le sculpteur contemporain Mauro Corda est l’auteur de deux monuments dans ce cimetière qui honore la mémoire de son père et de son frère sur leur tombe.

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Cénotaphe Holden
industriel anglais, bienfaiteur de la ville de Reims, Jonathan Holden (+1906) fut inhumé au cimetière du Nord à Reims puis transféré, ainsi que son fils Isaac Holden (+1889), à Bradford. Le monument Holden, au cimetière du Nord, en marbre de Carrare,