Itinéraire Dracula 4 : Whitby

Abbaye et cimetière visités en juillet 2012
mercredi 5 septembre 2012
par  Philippe Landru

Durant l’été 2012, le journal Libération publia sur plusieurs semaines l’itinéraire d’un écrivain et d’un photographe partis à la recherche des lieux réels décrits dans le roman Dracula :

À la poursuite de Dracula est le récit, illustré de photographies, du périple insolite de deux voyageurs partis sur la piste du plus célèbre des vampires du 9 mars au 3 avril 2012. Du mystérieux col de Borgo à l’école de magie noire de Scholomance en passant par les lieux des exploits de Vlad l’Empaleur, du port de Whitby aux hauteurs de Londres, ce blog suit leurs errances entre la Roumanie et l’Angleterre et vous offre un avant-goût du livre à paraître en novembre 2012. Par ailleurs, les auteurs ont lancé un appel à contribution sur le site kisskissbankbank.com afin de récolter les fonds nécessaires à la publication du livre. Vous pouvez aider à la création d’une œuvre littéraire et photographique originale en soutenant leur projet. Rendez-vous sur le site.

Etant allé plusieurs fois en Roumanie, ancien amateur de Stoker et de sa créature, j’ai aimé leur projet (dont j’ai d’ailleurs réalisé plusieurs itinéraires en mon temps). Loin de la « logorrhée vampirique » sans cesse rabâchée, j’ai pensé que ces petites chroniques pouvaient intéresser plus d’un lecteur du site... Le rapport ? Comme vous le verrez, je me sers de ces articles (et également de leurs photos) pour ajouter mes propres vues, parfois anciennes, des mêmes lieux, et bien évidemment des mêmes cimetières...

Chapitre précédent : Vlad Tepes en Roumanie


4ème partie : Whitby



« A peine a-t-on quitté la ville, on arrive aux ruines de l’ancienne abbaye de Whitby (…). Ce sont des ruines immenses, qui vous donnent un réel sentiment de grandeur, et pittoresques par plus d’un aspect. »

Extrait du journal de Mina Murray (24 juillet) repris par Bram Stoker dans Dracula.

Après presque trois semaines passées en Roumanie sur les traces de Dracula — le vampire — et de Dracula — le prince de Valachie —, une dernière et mémorable soirée au Count’s Dracula Club de Bucarest, nous avons quitté le pays pour traverser la moitié de l’Europe jusqu’à l’aéroport de Londres. Aux abords de la capitale britannique où nous attendent les ultimes investigations de notre quête, nous avons poursuivi en traversant la moitié du pays, en voiture cette fois, jusqu’à la petite ville de Whitby, dans le Yorkshire, non loin de la frontière écossaise.

JPEG - 53.6 ko
Whitby
Sur le littoral, la ville se présente bien telle qu’elle apparaît dans Dracula. Au premier plan, le petit port. Les rues s’étagent ensuite sur la colline sur laquelle dominent l’église Sainte-Mary, puis l’abbaye.
JPEG - 48.5 ko
Vue opposée
Vue de Whitby, en contrebas, à partir du cimetière de l’église Sainte-Mary.

Pourquoi Whitby ? Même si on a souvent tendance à oublier cette localité, lui préférant les images de la Transylvanie découverte par Jonathan Harker ou l’action principale du roman, à Londres, la petite bourgade de Whitby vit se dérouler plusieurs événements majeurs de la première partie de Dracula, et notamment l’arrivée du vampire sur les terres britanniques.

Non loin de l’endroit où nous avons posé nos sacs se dresse une petite colline herbeuse qui domine calmement le port. J’y fume une cigarette à l’aube, assis sur l’un des bancs, en observant le lever du soleil sur Whitby. Immédiatement, je me retrouve précipité dans les pages du journal de Mina Harker. Les lieux du roman se dévoilent un à un sous les rayons clairs du soleil, à commencer par le port et les longues digues rehaussées de phares qui se jettent à l’assaut de la mer, celles-là même entre lesquelles le Demeter ― qui transportait Dracula à son bord ― s’engagea miraculeusement. En face se dresse la falaise qu’évoque Mina, dont les roches friables s’émoussent sous l’action conjuguée du temps et des embruns, précipitant dans le vide les tombes du cimetière qui s’y accroche. D’où je suis, je ne peux que deviner ce dernier, mais je distingue parfaitement l’église Sainte-Mary et, au-delà, la vieille abbaye dont les ruines sont traversées par les rayons du soleil levant.

JPEG - 29.3 ko
La croix de Cædmon
Cædmon (VIIe siècle), plus ancien poète anglais dont le nom soit connu, fut moine à Whitby. Une croix célèbre sa mémoire à l’entrée du cimetière Ste Mary. On peut y lire : « To the glory of God and in memory of Cædmon the father of English Sacred Song. Fell asleep hard [near] by, 680 »

Passé le pont qui enjambe la rade, nous empruntons le fameux escalier et ses cent quatre-vingt-dix marches menant au cimetière de l’église. Arpentant ses allées bien entretenues, nous ressentons clairement l’impression de voyager plus d’un siècle dans le passé. En effet, nous avons beau chercher, nous ne trouvons aucune tombe appartenant ne serait-ce qu’au 20ème siècle. Où que portent nos regards, il ne s’agit que d’une succession de vieilles stèles creusées de sillons par les embruns salés et le vent, aux inscriptions en majeure partie effacées.

JPEG - 44.9 ko
Étonnant !
Les stèles sont effectivement en majorité creusées de sillons par les embruns et le vent.
JPEG - 53.6 ko
Parfois, sous l’une d’entre-elles, on devine la présence d’un ancien bas-relief réinventé par les éléments.

À l’entrée de l’église, nous entamons la discussion avec une vielle dame permanentée, qui nous explique que le cimetière a été fermé aux nouvelles inhumations à partir de 1861, et conservé en l’état depuis. Comme nous évoquons notre quête, elle nous informe qu’un registre des tombes a été mis en place au tout début du 20ème siècle. Installés sur les bancs de l’église, nous entreprenons de consulter les épais tomes qu’elle nous fournit, excités à l’idée d’y retrouver les tombes évoquées par Mina Harker lorsqu’elle discutait avec Mr Swales, le vieux pêcheur avec qui elle se lia d’amitié durant son séjour à Whitby. Ayant consciencieusement épluché ces registres, nous retrouvons la mention de presque toutes les tombes évoquées dans Dracula : Edward Spencelagh, Braithwaite Lowrey, Andrew Woodhouse, John Paxton ou encore John Rawlings, et les inscriptions de leurs pierres tombales correspondent au détail près (dates et conditions de décès). De retour dans les allées du cimetière, nous entreprenons de les identifier, une entreprise rendue peu évidente par les indications sibyllines des registres (nord-est de la nef, non loin du marqueur AS1806…). Après plusieurs heures de recherches, nous n’en identifions finalement qu’une seule : la stèle des Woodhouse, dont quelques lignes échappées aux intempéries nous renvoient à celles du registre.

Sortant par l’arrière de ce cimetière où Dracula trouva refuge avant de rejoindre Londres, nous faisons le tour des restes de l’abbaye Sainte-Hilda, bâtie au 13ème siècle et dont les ruines se désagrègent doucement depuis le décret de 1540, lorsqu’Henri VIII prononça la dissolution des monastères. Aujourd’hui ne demeurent que la façade percée d’ouvertures en arches brisées et quelques pans de murs éparses, exactement comme Mina la décrivit dans son journal.

JPEG - 30.5 ko
La vieille abbaye de Whitby.

L’abbaye de Whitby est un monastère bénédictin en ruines. Fondé en 657 par un roi anglo-saxon de Northumbrie, cette abbaye fut conçue pour être un monastère double, c’est-à-dire qu’elle accueillit hommes et femmes, sous l’autorité de l’abbesse. En 664, il abrita le concile de Whitby, concile fondamental dans la mesure où le christianisme latin de Rome l’emporta sur le christianisme celte à cette occasion. Détruite une première fois au IXe siècle par les Vikings, elle fut démantelé une seconde fois en 1540 par Henri VIII. Plus que les ruines, jolies mais de taille réduite, c’est le site qui est ici exceptionnel.

JPEG - 58.3 ko
La falaise abrupte et déchiquetée donnant sur la mer.

Nous achevons cette journée en nous intéressant au Demeter, le navire qui amena Dracula ici depuis Varna. Du haut de la falaise, la vue permet d’imaginer le navire bousculé par la tempête, s’engouffrant entre les digues avant de venir s’écraser contre une plage qui y fait directement face, perpendiculaire par rapport à l’axe des digues. Descendant jusqu’aux digues, nous les remontons tour à tour avant d’aller arpenter la plage où nous supposons que s’échoua le Demeter, juste avant que Dracula ne s’en échappe sous la forme d’un grand loup et ne gravisse la falaise pour se réfugier dans le cimetière. Les pieds dans le sable, nous observons la pente abrupte qui mène au sommet de la colline. Face à nous, elle apparaît si verticale que toute escalade semble impossible. Mais face à la mer, une partie plus inclinée permet sans peine d’imaginer un tel exploit. Dans Dracula, cet événement est relaté sous la forme de plusieurs coupures de journaux. Il est évident qu’un tel échouage dut marquer les esprits, et nous décidons d’enquêter dès le lendemain sur l’histoire du Demeter. Peut-être, dans quelque archive obscure du petit port de Whitby, demeure la trace de sa curieuse arrivée…


05/09


« Soudain, le vent tourna au nord-est et dissipa le brouillard ; alors, chose incroyable, la goélette étrangère passa entre les deux digues en sautant de vague en vague dans sa course rapide et vint se mettre à l’abri dans le port. (…) La goélette ne s’arrêta pas mais continua sa course plus avant dans le port pour aller s’échouer sur un tas de sable et de gravier (…) près de la jetée qui se terminait sous la falaise est. »

Extrait d’une coupure du Dailygraph (8 août), reprise par Bram Stoker dans Dracula.

Lister l’ensemble des découvertes saisissantes que nous avons faites, durant notre séjour à Whitby, serait bien trop long pour ce blog tant cette petite bourgade du nord de l’Angleterre fourmille de détails renvoyant directement au texte du Dracula de Bram Stoker. Aussi, nous avons choisi de nous concentrer sur l’une des plus intéressantes : notre enquête sur l’échouage du Demeter qui amena Dracula en Angleterre depuis le port bulgare de Varna.

Puisque nous avions a priori identifié la plage où le navire acheva sa course folle la veille, nous décidons d’aller investiguer les archives de la ville afin de voir si un tel fait divers n’y a pas laissé une quelconque trace.

Dans Dracula, Bram Stoker joignait un extrait du Dailygraph, un journal londonien qui couvrit la périlleuse arrivée du Demeter à l’époque. Ayant appris au musée de la ville que les archives de la Whitby Gazette se trouvent à la bibliothèque, nous localisons ce bâtiment, près du parc fleuri qui étend ses pelouses impeccables de l’autre côté du centre-ville. À notre requête, une bibliothécaire nous fourni une série de microfilms reprenant les copies des numéros datant de la fin du 19ème siècle tout en nous souhaitant bon courage. Avant qu’elle ne nous abandonne, je lui explique rapidement que nous recherchons des informations sur un navire ayant atteint le port de manière plutôt périlleuse. Après avoir réfléchi un instant, la bibliothécaire me guide vers plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire maritime locale. En feuilletant l’un de ces volumes tandis que Gwenn se plaint de la qualité exécrable des microfilms, une photographie attire soudain mon attention. Elle montre un navire posé sur les bancs de sable d’une plage qui semble bien être celle que nous avons arpentée la veille. En dessous, une légende indique qu’il s’agit d’une embarcation russe nommée Dmitry, en provenance de Narva ― un port estonien ― et la date indique octobre 1885. Pris de fébrilité à la découverte de noms si curieusement proches de ceux que nous recherchons, nous entreprenons d’éplucher les microfilms en amont et en aval de cette date ; une tâche particulièrement ardue qui me fait comprendre pourquoi Gwenn grognait tout à l’heure. Le texte est net uniquement au milieu de l’écran, et je dois naviguer constamment dans le microfilm, muni d’une loupe pour réussir à en déchiffrer les caractères. Mais bientôt, le titre d’un article attire mon attention : « Severe gale at Whitby. Two vessels wrecked ». Il s’agit bien du navire de la photo mais surtout, la lecture du papier me fait découvrir d’édifiantes similitudes entre ce texte et celui repris par Stoker dans sa compilation de documents. Le style est le même, ainsi que l’ambiance et jusqu’à de nombreux détails. Plus qu’enthousiasmés par cette découverte, nous entreprenons de recopier l’ensemble de l’article afin de le faire apparaître dans notre propre livre, accompagné de la photographie du navire qui amena Dracula en Angleterre. En effet, malgré toutes les recherches que nous avons effectuées en amont de notre voyage, jamais je n’ai entendu parler de l’existence d’un tel article…


NB : toutes les photos de cette page sont les miennes. J’ai procédé à quelques coupes dans leur récit lorsque ce dernier n’avait qu’un lointain rapport avec leur itinéraire.


Commentaires

Logo de Patrick
Itinéraire Dracula 4 : Whitby
vendredi 28 février 2014 à 13h56 - par  Patrick

Merci pour le voyage !
J ai lu le bouquin de Stoker très jeune ( j ai 60 ans ) en poche collection Marabout que je conserve pieusement ,cent fois rafistolé .
Je me suis plutot réferencé du film de Coppola dont des flashes ont sans cesse accompagnés ma lecture de cet excellent article , dont je m étonne d’ etre le premier commentateur...
A bientot , peut etre à Bagneux le 8 mai....
Cordialement
Patrick