LIMOGES (87) : cimetière de Louyat

visité en juillet 2021
jeudi 16 décembre 2021
par  Philippe Landru

Redisons-le une énième fois : contrairement à ce qui est dit dans le film Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, le cimetière de Louyat n’est pas le plus grand cimetière de France (voire d’Europe !), ce record étant détenu (pour la France) par le cimetière de Pantin avec ses 107 hectares ! Il n’est même pas le plus grand cimetière de province : avec ses 35 hectares, il est dépassé de très loin par Saint-Pierre de Marseille (60ha). Ce qui donne cette sensation d’énormité est son absence de végétation (en dehors de l’allée monumentale) et son plan incliné, donnant l’impression d’une vague ondulatoire de tombes dans fin !

Consacré par l’évêque de Limoges en 1806, le cimetière faisait à l’origine 9 hectares et connut évidemment plusieurs agrandissements pour atteindre sa superficie actuelle. Comme dans toutes les villes françaises, il témoigne à la fois de la standardisation du funéraire au XIXe siècle mais également des particularismes de l’histoire de Limoges.

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Les agrandissements de Louyat
En rouge, le cimetière originel de 1806. En orange, l’agrandissement de 1839. En vert les agrandissements de 1864 puis 1874, en violet les agrandissements de 1898, 1914, 1920 et 1950.

La porcelaine de Limoges


Comment traiter Limoges sans aborder la porcelaine ? La porcelaine de Limoges est née, entre 1765 et 1770, de la découverte de kaolin à proximité de Limoges, matériau indispensable à la production de cette céramique dure et translucide. Avec celle de Sèvres, c’est l’une des deux principales productions porcelainières de France, et la seule issue d’un véritable territoire de production, organisé autour de la ville de Limoges (Haute-Vienne), représenté par plusieurs entreprises encore en activité dont certaines sont pluriséculaires. Si l’on met au jour une substance très proche des kaolins en Saxe dès 1705, le gisement de Saint-Yrieix-la-Perche, proche de Limoges, n’est découvert qu’en 1767. C’est à ce gisement que Limoges doit d’être la capitale de la porcelaine en France. En 1769, Louis XV l’achète, faisant de la production de porcelaine un privilège royal. C’est seulement à partir de cette date qu’on a le droit de fabriquer de la porcelaine en France. Le cimetière de Louyat, comme nous allons le voir, offre maints témoignages de cette activité artisanale et industrielle de la ville.

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Tombeau de François Alluaud (section 11).

Mise à mal durant la période révolutionnaire, l’industrie porcelainière reprend son expansion avec François ALLUAUD (1778-1866), maire de Limoges de 1830 à 1833, l’un des industriels précurseurs du développement de l’industrie porcelainière limousine dans la première moitié du XIXe siècle. À la tête de sa manufacture en 1800, il innove et améliore les procédés de fabrication. La manufacture Alluaud contrôle en outre toute la production de kaolin, les gisements étant tous situés sur ses propriétés. L’usine est restée dans la famille jusqu’en 1876 où elle fut revendue à Charles Field Haviland, époux d’une petite-fille de François Alluaud.

En 1827, la ville compte seize manufactures : à cette époque, l’industrie

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Tombe de David Haviland

porcelainière nourrit une grande partie de la population limougeaude. L’Américain David HAVILLAND (1814-1879), séduit à Paris par la qualité et la finesse de la production limousine, s’installe à Limoges et créée en 1842 sa manufacture, encourageant le secteur de la décoration sur porcelaine sur le site limougeaud, en accord avec les goûts de la clientèle américaine. Charles (1839-1921), fils de David, prit très tôt la direction effective de la Manufacture. Il prit conscience du caractère désuet de sa production. Son besoin d’idées nouvelles et originales ne peut pas se trouver chez les professionnels locaux, plus ou moins prisonniers de la tradition. Approche tout à fait inédite et commercialement risquée, Charles décida de faire appel à un « Artiste », Félix Bracquemond, alors chef de l’atelier de peinture à la Manufacture de Sèvres. Il

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Tombe de Charles Haviland

l’embaucha et lui confia en 1872 la « Direction d’Art » d’un atelier de création et d’impression de décors. Sa mission était double : mettre au point une technique nouvelle afin d’abaisser le prix de revient et créer des décors inédits à forte valeur artistique. La « chromolithographie », qui permettait de reporter à la fois le dessin et les couleurs, évitait la coûteuse peinture à la main. Une approche résolument non traditionnelle de la disposition du décor inspirée de l’art Japonais et l’adoption des acquits de l’impressionnisme en peinture permirent la création de centaines de décors qui rencontrèrent la faveur du marché.

Dés la fin de la guerre civile étatsunienne, Théodore (1842-1919), frère de Charles, fut envoyé aux Etats-Unis. A 23 ans, très doué pour le commerce, il réussit à monter un réseau et à imposer la marque familiale au point que la fabrique de Limoges n’arrivait plus à livrer. A la fin des années 1880, il revint des États-Unis et créa sa propre société

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Tombe de Théodore Haviland

 : « Théodore Haviland et Cie ». Il construisit une usine moderne et, grâce à une période d’extension du marché particulièrement favorable, parvint à s’imposer à côté de l’entreprise paternelle. La mode avait encore changé. Les excès du japonisme oubliés, on était revenu à la tradition du décor du XVIIIe siècle avec centres floraux et bandes décoratives concentriques. Théodore Haviland le comprit et adopta une politique très efficace qui consista à offrir en permanence à la clientèle des décors inédits extrêmement raffinés, sans céder aux « excès » du style Art Nouveau.

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Tombe de William Haviland

William Dannat (1882-1967), fils de Théodore, entra à la fabrique en 1903 et en devint Directeur en 1919. Une fois encore, il fallut innover. Pour maintenir la tradition d’une production utilitaire, belle et résolument contemporaine des mouvements artistiques les plus avancés, William adopta deux nouvelles matières, le céladon et l’ivoire, créa des modèles avant-gardistes, dont certains à la structure minimaliste, typique de l’Art Déco. Il s’assura la collaboration d’artistes aussi divers que Jean Dufy et Suzanne Lalique (épouse de son cousin germain Paul Burty Haviland). Ces créations sont considérées comme faisant partie des grandes réussites de l’époque Art Déco en porcelaine.

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Les Haviland se partagent entre deux séries de tombeaux : David, Théodore et William dans un enclos familial (au fond de l’allée centrale, droite, près de l’entrée)...
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...tandis que Charles et son épouse se trouvent à proximité, dans la section 17.

Symptomatiques des conditions de travail difficiles, des grèves ouvrières très dures éclatèrent en 1905. Le parti socialiste et le mouvement anarchiste de même que les syndicats ouvriers firent le plein d’adhésions. Le cimetière témoigne de cette crise, avec notamment la tombe du jeune Camille Vardelle (1885-1905). Employé comme ouvrier dans une usine de porcelaine, il assista – et peut-être participa - aux émeutes ouvrières de 1905. Il fut tué d’une balle – peut-être perdue - dans le jardin d’Orsay. Il devint le symbole des manifestations ouvrières, et ses funérailles réunirent plusieurs milliers d’ouvriers (section 20).

Signalons également le porcelainier Léonard BERNARDAUD (1856-1923), qui développa son entreprise à l’ultime fin du XIXe siècle. Ceux qui furent biberonnés à la télévision dans les années 70 ne peuvent pas ne pas connaître son existence (section 39) !

Dans le sillage de ces grands entrepreneurs travaillèrent une pléiade d’artistes. Nombre d’entre eux reposent dans ce cimetière :

- Le peintre et céramiste Eugène ALLUAUD (1866-1947), petit-fils de François avec lequel il repose (voir plus haut).
- L’émailleur Ernest BLANCHER (1855-1935) (section 27).
- L’émailleur Paul-Antoine BONNAUD (1876-1953), qui fut l’élève du précédent (section 16).
- L’émailleur Louis BOURDERY (1852-1901) (section 11).

- L’émailleur Louis Léon JOUHAUD (1874-1950) (section 19).

- Le peintre Georges MAGADOUX (1909-1983) (section 25).

- Le céramiste Alpinien MARGAINE (1825-1878), dont le beau tombeau est orné d’un médaillon et d’un bas-relief par Albert Carrier-Belleuse.
- L’émailleur Jean-Baptiste RUBEN (1818-1900) (section 16).
- L’émailleur Jules SARLANDIE (1874-1936), qui collabora avec des décorateurs dont il transposa les modèles sur émail (section 31).

Les plaques émaillées sont évidemment la grande spécialité du cimetière de Louyat (en réalité, on en trouve dans toute la région, bien au-delà des frontières du département). Certaines sont magnifiques, le plus souvent polychromes. Ces plaques reprennent le plus souvent un thème commun : l’arrachement à la vie, la présence de la sépulture. On y trouve également un autre classique : une photogravure du corps mort, ce qui est rare dans les représentations en France (mais un grand classique dans la péninsule italienne).

- La sévère allée centrale arborée, dans un lieu qui manque cruellement de végétation.

- Le cimetière possède un carré militaire allemand (section 58).

- Ainsi qu’un monument célébrant les donateurs de leur corps à la Médecine (section 67).


Célébrités : les incontournables...


- Mario DAVID
- François REICHENBACH

C’est dans ce cimetière que fut inhumé le résistant Georges Dumas, fusillé à Brantôme en 1944, Juste parmi les Nations. Il était le père de l’ancien ministre Roland Dumas.


... mais aussi


- Le colonel Charles ARDANT du PICQ (1821-1870), qui participa à la guerre de Crimée, fut fait prisonnier à Sébastopol, fit la campagne de Syrie de 1860 puis prit part à la répression en Algérie. Il mourut à l’hôpital de Metz durant la guerre franco-prussienne. Il fut un théoricien militaire : dans son Études sur le Combat, il démontra qu’alors que le combat ancien était fondé sur le duel face à face, le combat moderne, de par la technologie, éloigne les deux belligérants qui ne se voient pas et qui agissent l’un sur l’autre à distance. Le fait de ne pas voir son adversaire induit que le combattant est livré à lui-même et que sa puissance repose sur sa force morale. Autrement dit le combat repose avant tout sur l’être humain et notamment sur sa psychologie. Il partage les mêmes ancêtres que la comédienne Fanny Ardant (section 2).

- Le politicien Léon BETOULLE (1871-1956) : maire SFIO de la ville durant 38 années cumulées (de 1912 à 1941 puis de 1947 à 1956, donc pas pendant un demi-siècle comme le proclame la plaque sur sa tombe !), il fut député (1906-1924) puis sénateur (1924-1944) de la Haute-Vienne. Il modifia considérablement le visage de la ville, en décidant notamment la destruction et le remplacement de plusieurs vieux quartiers insalubres (section 39).

- Le peintre et aquarelliste Charles Théodore BICHET (1863-1929), classique puis impressionniste, qui exposa au Salon des Artistes Français au début du XXe siècle (section 63).

- Le diplomate Raymond BOUSQUET (1899-1982), qui fut ambassadeur de France en Belgique (1956-1962) puis au Canada (1962-1965). Il fut aussi député (UDR) de Paris de 1967 à 1973. Il mourut d’un accident de moto.

- Le Compagnon de la Libération Gilbert BUGEAC (1901-1976), qui occupa pendant toute la Seconde Guerre mondiale d’importantes fonction au sein de la résistance du département de la Corrèze (section 30bis).

- Le sculpteur Henri COUTHEILLAS (1862-1927), qui après la Grande Guerre se spécialisa dans les monuments aux morts. Ses œuvres suivirent alors toutes la même inspiration : une femme limousine, en vêtements traditionnels, représentée seule, en général debout, l’air triste, la tête baissée. C’est la fille, la sœur, la veuve du soldat dont le nom est inscrit sur le monument (section 31).

- Le médecin, chirurgien, anatomiste et pathologiste Jean CRUVEILHIER (1791- 1874). Il fut chirurgien des Hôpitaux, membre de l’Académie de Médecine, et premier titulaire de la chaire d’anatomo-pathologie de la Faculté de médecine de Paris (section 20).

- Le collectionneur d’art et mécène Adrien DUBOUCHÉ (François-Louis Bourcin- Dubouché : 1818-1881), qui fut maire de Limoges. Son nom a été donné au musée national de Limoges. Cette chapelle porte bien le nom « famille Adrien Dubouché » alors que son tombeau existe également au cimetière de Jarnac ??? Si quelqu’un a une info, je suis preneur...

- Le général d’Empire François Victor DUPUY de SAINT-FLORENT (1773-1838), qui fut aide de camp du général Jourdan à l’Armée de Sambre-et-Meuse. (section 14).

- Le peintre aquarelliste Jean-Marie EUZET (1905-1980) (section 52).

- Henri-Pierre FOUREST (1911-1994), historien de l’art et ancien conservateur en chef des musées nationaux et du Musée national de céramique de Sèvres (section 24).

- Le conseiller municipal Louis GOUJAUD (1865-1920), dont l’épitaphe proclame : Il fut l’Ami du Peuple. Élu de la classe ouvrière, il lui consacra sa vie (section 35).

- Guillaume GRÉGOIRE de ROULHAC (1751-1824), qui fut maire de Limoges de avant la Révolution, député du Tiers-Etat aux États généraux, puisdéputé de la Haute-Vienne de 1802 à 1809. Il fut fait baron d’Empire (section 12).

- L’écrivain Louis GUIBERT (1840-1904) : fonctionnaire municipal à Limoges, il s’est fait historien de la Haute-Vienne, a publié des recueils de poésies et été l’auteur de récits dans le domaine des contes et légendes de Limoges et de sa région (section 29).

- Raoul HAUSSMANN (1886-1971) : photographe et plasticien dadaïste (il était
surnommé « Der Dadasophe »), il fut cofondateur du groupe Dada-Berlin de Berlin en 1918, un des membres éminents du mouvement qu’il quitta en 1922. En 1933, son art étant considéré comme dégénéré, il dut quitter l’Allemagne et s’installa à Limoges en 1944. Il fut un pionnier du collage, un des inventeurs du photomontage et un des initiateurs de la poésie sonore (section 62).

- Le député Emile LABUSSIÈRE (1853-1924) : maire de Limoges, il fut de 1893 à 1906 député radical-socialiste de la Haute-Vienne (section 26).

- Louis LONGEQUEUE (1914-1990) : homme clé de la vie politique limougeaude pendant trois décennies (il fut maire socialiste de Limoges de 1956 à 1990), il fut député (1958-1977) puis sénateur (1977-1990) de la Haute-Vienne (section 92).

- Le général d’Empire Joseph LUGNOT (1780-1857), qui fut grièvement blessé à Waterloo. Il fit sous la Restauration la campagne d’Espagne (1823) puis participa à la conquête de l’Algérie (section 19).

- Le médecin militaire François MIRAMOND de LAROQUETTE (1871-1927), qui servit en Afrique du Nord et fit partie du corps expéditionnaire chargé de « pacifier » la Chine après la révolte des Boxers. Il fut un pionnier de la luminothérapie.

- Le peintre Jean-Louis PAGUENAUD (Jean-Philippe Paguenaud : 1876-1952), qui étudia auprès de William Bouguereau puis s’engagea dans la marine. Il rapporta de ses voyages des gouaches et des dessins qu’il exposa au Salon des indépendants de 1905. En 1922, il fut reçu au concours de peintre officiel de la Marine (section 45).

- L’architecte Charles PLANCKAERT (1861-1933), qui commença sa carrière à Paris, puis travailla à Limoges et La Rochelle comme architecte de la ville. On lui doi en particulier l’ancienne chambre de commerce de Tourcoing ou encore le Musée d’art et d’archéologie du Périgord de Périgueux (section 27).

- Le peintre Paul-Elie RANSON (1861-1909), qui étudia à l’Académie Julian où il fut élève de Tony Robert-Fleury. Il fit partie des cinq membres fondateurs du groupe des Nabis créé en 1888. Son intérêt pour la théosophie, le spiritisme, la magie, l’occultisme le distingua des autres nabis. Ses activités fort nombreuses le conduisirent surtout vers les arts décoratifs (panneaux décoratifs, papiers peints, tapisseries, vitraux). Devant ses difficultés financières et son état de santé, le groupe des nabis décida de fonder une académie au nom de leur ami en lui en confiant la direction (section 9).

- Le peintre, sculpteur et poète Jean-Joseph SANFOURCHE (1929-2010). Figure majeure de la peinture contemporaine, apparentée à l’art brut, il dessina, peignit, écrivit, sculpta la pierre et le bois, travaillant l’émail et le bronze, et employant également des matériaux insolites, comme des silex ou des os humains, qu’il taillait et sur lesquels il peignait de petits personnages colorés.

- Le Compagnon de la Libération François TILLY (1910-1983) : mécanicien dans la Marine, il rejoignit la Résistance en juin 1940 où il exerça diverses missions, dont la formation des recrues. Il participa au débarquement en Italie, puis participa, à la suite du débarquement en Provence, à la libération de la France. Breton, maire de Jumilhac-le-Grand en Dordogne, c’est à Limoges où il mourut qu’il repose dans une tombe où son identité n’est pas indiquée (section 31).

- L’architecte Adolphe TUILLIER (1864-1924).

- Martial VALIN (1898-1980) : général d’armée aérienne français, commandant des Forces aériennes françaises libres de juillet 1941 à juin 1944, puis chef d’état-major général de l’armée de l’air française d’octobre 1944 à février 1946. Il fut fait Compagnon de la Libération (section 24).


Commentaires

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LIMOGES (87) : cimetière de Louyat
mercredi 2 février 2022 à 16h22 - par  Fred DESCHARLES

Ce lieu est très cher à mon cœur car c’est ici qu’est née mon gout pour les cimetières. Limoges étant ma ville natal , c’est dans ce lieu que j’ai appris à marcher en raison de la faible fréquentation de véhicules. En lisant votre article beaucoup de nom me parlent

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vendredi 14 février 2014

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