SERCQ (Îles anglo-normandes) : St. Peter’s Churchyard (cimetière anglican)

visité en juillet 2026

Découverte exotique du cimetière de l’un des territoires les plus originaux de la planète !

Sercq - Sark en anglais - est une petite île d’une superficie de cinq kilomètres carrés dans l’archipel des îles Anglo-Normandes. Elle est située à environ 10 kilomètres à l’est de Guernesey, 35 km à l’ouest des côtes du Cotentin français, et 20 km au nord-nord-ouest de Jersey. La côte se compose de falaises rocheuses et trois ou quatre petites plages accessibles par des escaliers escarpés.

L’île est desservie uniquement par la mer, pour le fret et pour les passagers, depuis Saint-Pierre-Port (Guernesey). Elle a deux petits ports, situés sur la côte est :
 Le port historique, Port creux, asséché à marée basse, reste utilisé par les pêcheurs locaux. Il est présenté comme "le plus petit port du Monde", mais durant mes périples, j’en ai vu un certain nombre ayant la même qualification !


 Port-Maseline, en eau profonde, est utilisé pour les liaisons maritimes. Il est relié par un tunnel à la route menant au bourg.

Durant la saison estivale, des remorques conduites par un tracteur remontent les touristes vers "la ville".

Un statut politique original

Sercq fait juridiquement partie du bailliage de Guernesey. Elle n’a donc pas le rang d’État indépendant, mais c’est la seule seigneurie des iles anglo-normandes. Parfois qualifié de « dernier État féodal d’Europe », elle constitue une seigneurie depuis 1604. Le changement institutionnel le plus important a eu lieu en 2008 avec l’introduction du suffrage universel pour l’élection du Parlement local. Comme les autres fiefs des îles Anglo-Normandes, celui de Sercq est tenu par le seigneur des mains du souverain britannique qui agit en qualité de duc de Normandie. Le seigneur ou la dame de Sercq est à la tête du gouvernement de l’île. Beaucoup des lois de l’île, en particulier celles qui traitent du rôle du seigneur et de la manière dont il hérite, sont restées inchangées depuis leur entrée en vigueur en 1565, sous la reine Élizabeth Ière. Chaque année, le seigneur paye un loyer de 1,79 livre sterling au monarque britannique, propriétaire direct de l’île. Ce montant n’a pas augmenté depuis 1563, soit l’équivalent d’environ 700 livres de 2026. À cette époque, Hellier de Carteret, bailli de Jersey, fut mandé par la reine pour chasser les Français de l’îlot et protéger l’endroit des pirates. En 1565, ledit Hellier de Carteret obtint la propriété de la reine, à condition d’y maintenir 40 hommes prêts à défendre l’île. Hellier divisa l’île en 40 tenures et fit venir 40 familles de Jersey. Les 40 propriétaires puis leurs descendants formaient, jusqu’au 4 octobre 2006, les 40 tenants de l’assemblée qui, assistés de 12 députés élus tous les trois ans, régissaient l’île. À Sercq, comme sur les autres îles anglo-normandes, est toujours en vigueur le droit coutumier normand.

Un mode de vie étonnant

Autos, motos ou scooters sont interdits à Sercq : les seuls engins motorisés admis sont quelques tracteurs pour le travail agricole et la vie économique de l’île. On y circule à vélo ou à cheval. Les routes ne sont pas goudronnées. Pas d’éclairage public non plus, un paradis pour l’observation astronomique à l’œil nu. En 2011, Sercq est devenu la première île au monde et le premier territoire en Europe à se voir attribuer le label « communauté internationale de ciel étoilé ».

Le village de Sercq à des dimensions très humbles pour une "capitale insulaire" : tout y est de taille lilliputienne participant au réel dépaysement. "Rues" et "Avenues" sont ainsi très relatives !

La rue principale de Sercq
Le siège de la sénéchaussée (le sénéchal est le représentant du seigneur : il n’était pas là le jour de ma visite !) et le plus petit parlement du Monde (Chief Pleas, en sercquiais : Cheurs Pliaids).
L’hôpital ! (pour les petits bobos : les cas plus graves doivent être conduits à Guernesey).
Entrée de la Seigneurie : pour les amateurs, les scones à la clotted cream -la crème des îles anglo-normandes à une réputation qui n’est pas surfaite- et à la confiture du bar de gauche sont fameux !
Les amateurs de jardin apprécieront ceux du seigneur de Sercq.
La Seigneurie.
La maison de la Seigneurie date de 1675 et a abrité deux des trois familles seigneuriales de Sercq : les Le Pelley (à partir de 1730) et les Colling (à partir de 1852), ces derniers étant les ancêtres du seigneur actuel.

Au fil des siècles et au gré des caprices des seigneurs successifs, la Seigneurie a évolué pour devenir la demeure que nous connaissons aujourd’hui. Il en résulte un bâtiment de caractère, avec au moins deux accès à la plupart des pièces et pas moins de seize volées d’escaliers, sans compter celles menant à la tour ! À côté de la résidence se trouvent deux dépendances en pierre, dont l’une est appelée la chapelle, et un pigeonnier érigé par Dame Le Pelley en 1733 pour abriter ses pigeons. La tour de guet, de style victorien, a été érigée pour permettre la signalisation entre Sercq et Guernesey.

L’église Saint-Pierre et le cimetière

L’île de Sercq (Sark) possède deux principaux lieux de sépulture associés à ses édifices religieux : le cimetière de l’Église Saint-Pierre (St. Peter’s Anglican Churchyard) et le cimetière de la Chapelle méthodiste (Sark Methodist Church & Cemetery).

Le cimetière Saint-Pierre est situé autour de l’Église Saint-Pierre, au cœur de l’île.

Durant les guerres napoléoniennes, l’hostilité populaire et la montée du méthodisme avaient miné l’autorité du seigneur et de ses ministres. Une église paroissiale de Sercq fut conçue pour rétablir l’autorité de l’anglicanisme à Sercq. L’église fut construite en 1820 sur l’emplacement d’une ancienne tour en bois abritant la « cloche de l’île », aujourd’hui suspendue au bâtiment Chief Pleas. Son financement provenait en partie des 40 propriétaires.

A l’intérieur de l’église, des plaques cénotaphes en mémoire de certains seigneurs de l’île, qui témoignent également des naufrages et noyades fréquents dans la région.

Une plaque dans l’église rappelle la mémoire de Arthur Basset Waller (1923-1974) et son épouse, "artistes qui aimèrent Sark et la peignirent durant 50 ans".

Symptomatique de toutes les îles anglo-normandes, toutes les plaques et stèles du cimetière sont en français jusqu’au début du XXe siècle : elles le sont progressivement en anglais après. Pas de sculpture dans ce cimetière, mais des plaques qui racontent souvent le passé, en particulier les activités professionnelles de ses résidents.

Tombe de Werner Rang (+2016)
Médecin allemand arrivé durant la guerre dans le cadre de l’occupation de l’île, il tomba amoureux d’une habitante, l’épousa, et s’installa à Sercq où il devint ambulancier. On voit sa mise à la retraite dans la petite vidéo proposée dans cet article.

De nombreux Carteret, lointains descendants du premier seigneur de l’île, reposent dans le cimetière.

Dans ce cimetière reposent :

 Les derniers seigneurs de Sercq : Entre 1565 et nos jours, l’île de Sercq appartint à plusieurs individus, mais trois familles dominèrent : les Carteret, les Le Pelley et les Collings-Beaumont. Si les deux premières dynasties se partagent des lieux d’inhumations divers (en particulier à Guernesey), tous les seigneurs de Sercq membres de la dernière dynastie, à l’exception de la première d’entre eux, Marie Allaire Collings, reposent ici.

 Marie Allaire Collings (1791-1853) : elle fut héritière de la fortune de son père, le corsaire John Allaire, l’homme le plus riche de Guernesey dont la fortune semblait provenir non seulement de son activité de corsaire pendant les guerres napoléoniennes, mais aussi de la piraterie pure et simple. Il avait obtenu l’hypothèque sur le fief peu avant sa mort, et le dernier Le Pelley, ruiné, fut contraint en 1852 de se séparer de l’île que sa famille possédait depuis 1730. Veuve, elle devint Dame de Sark mais était déjà trop âgée pour participer activement au gouvernement de l’île, qu’elle ne visita jamais ! Elle mourut l’année suivante et fut inhumée au cimetière de Candie de Guernesey. Son fils unique lui succéda, à savoir :

 le prêtre anglican William Thomas COLLINGS (1823-1882), seigneur de Sercq de 1853 à sa mort. Il

agrandit et rénova sa résidence, La Seigneurie, et chercha à encourager la nouvelle industrie touristique sur ses ressources personnelles. En 1855, c’est lui qui donna un terrain à l’église pour un nouveau cimetière et, s’efforçant de décourager le vice, fit construire une prison. Collings adorait Sercq mais ne l’utilisait que comme résidence d’été, préférant passer les hivers sur l’île voisine de Guernesey. Le 28 novembre 1872, il quittait Sark pour passer l’hiver à Guernesey lorsque le navire heurta un rocher et coula. Le seigneur échappa de justesse à la noyade, mais ne retrouva jamais ses bagages, qui contenaient la charte originale de la concession de Sark en 1565 par la reine Élisabeth Ière à Hélier de Carteret. Il fut inhumé dans l’église qu’il avait créée où figure sa plaque tombale.


 William Frédérick COLLINGS (1852-1927), son fils, seigneur de Sercq de 1882 à sa mort. Exact opposé de son père avec lequel il ne s’entendit jamais, il refusa de dépenser de l’argent pour l’entretien de son fief, mais fut le premier seigneur à en être suffisamment attaché pour y résider de façon permanente. Si on admirait ses compétences en voile, tir et escalade, il était également un alcoolique brutal. Il rendit hommage au roi George V lors de sa visite à Guernesey avec la reine Mary en 1921, devenant le premier seigneur de Sercq à le faire en personne depuis que Sir Philip Carteret avait rendu hommage au roi Charles II sur Jersey en 1650. C’est lui qui inaugura en 1927 l’humble parcelle, délimitée par une minuscule bordure, dans le cimetière autour de l’église. N’ayant pas de fils, c’est sa fille aînée Sibyl qui lui succéda.


 Sybil COLLINGS (1884-1974), sa fille, Dame de Sercq de 1927 à sa mort. Elle apprit le français, le

Sercquiais, le normand et l’allemand avant de devenir dame féodale de Sark. Elle épousa en

première noce Dudley Beaumont (1877-1918) avec lequel elle eut sept enfants, mais son mari mourut de la grippe espagnole après avoir combattu durant la guerre, la laissant veuve en difficulté financière. Ce premier mari repose au cimetière de Brookwood - Royaume-Uni.

Elle se remaria en 1929, son second mari, Robert Hathaway (1887-1954), un ancien militaire étatsunien, devint légalement - il en fut le premier surpris- son co-dirigeant principal (seigneur de Sercq jure uxoris de 1929 à sa mort, les mâles étant prioritaires dans l’île, droit normand oblige !). En raison de sa forte personnalité, la dame resta néanmoins la souveraine effective de l’île et influença les décisions de Hathaway lors des réunions des chefs de plaid.

Elle joua un rôle fondamental durant l’occupation de l’île entre 1940 et 1945. Alors que certains habitants d’autres îles Anglo-Normandes furent évacués, elle déclara qu’elle ne quitterait pas son île et persuada tous les insulaires nés à rester également. Beaucoup lui en voulurent de ne pas s’exiler, mais la remercièrent après la guerre en voyant comment l’évacuation totale avait détruit l’île voisine d’Alderney. En réalité, elle fut respectée tant par les insulaires que par les Allemands, dont elle parlait parfaitement la langue. De nombreux officiers allemands responsables des îles Anglo-Normandes étaient également d’origine noble, et elle exploita leur rigidité allemande en précisant qu’elle "s’attendait à être traitée ... avec l’étiquette rigide à laquelle ils étaient habitués dans leur propre pays". Alternant diplomatie et fermeté, il est aujourd’hui admis que son maintien dans l’île fut l’une des raisons principales de la protection de Sercq par rapport aux îles voisines qui furent transformées en forteresses. La guerre fut néanmoins une épreuve personnelle : son époux fut déporté sur le continent et interné en Bavière où il resta jusqu’à la fin de la guerre tandis que son fils aîné, héritier présomptif de la Seigneurie et officier de la Royal Air Force, fut tué lors du Blitz de Liverpool (voir plus loin). Son second époux mourut en 1954 et fut inhumé au cimetière de Sercq.

Veuve de nouveau en 1954, elle régna seule, souvent qualifiée de "dictatrice bienveillante" (elle renforça substantiellement ses droits féodaux) et promut le tourisme sur l’île. Elle repose dans ce même cimetière de Sercq.

 Francis William Lionel Collings Beaumont (1903-1941), son fils aîné, était destiné à lui succéder. Proche du fascisme britannique de Mosley, il était néanmoins officier de la Royal Air Force et producteur de films. D’un premier mariage avec la britannique Enid Corinne Ripley, il avait eut un fils qui succéda à Sybil. Il avait épousé en seconde noce l’actrice Mary Lawson. Ils furent tous les deux tués lors d’un bombardement allemand sur Liverpool. Il repose au cimetière Kirkdale de cette ville.

 John Michael BEAUMONT (1927-2016), fils du précédent, devint donc le 22 Seigneur de Serk à la mort

de sa grand-mère en 1974. Il prêta allégeance à la reine Elizabeth en 1978, lorsqu’elle et le duc d’Édimbourg visitèrent l’île pour la première fois depuis son accession au trône. En 1990, un physicien nucléaire français nommé André Gardes vint à Sark pour déposer Beaumont et s’établir comme seigneur, mais cette tentative d’« invasion » en solitaire échoua. C’est sous son "règne" que l’île connut un changement majeur dans le système de gouvernement. Beaumont resta le suzerain de l’île, mais perdit certains de ses privilèges féodaux. Il conserva cependant le privilège d’être la seule personne sur l’île à avoir le droit d’avoir des pigeons et un chien non stérilisé, comme on peut le voir sur la vidéo ci-dessus ! Son fils Christopher est depuis sa mort en 2016 le 23ème seigneur de l’île. John Michael repose au cimetière de Sercq.

 L’architecte Philip Russel DIPLOCK (1927-2019), connu pour avoir fondé l’agence Russell Diplock & Associates et pour avoir conçu des ensembles notables du XXe siècle, en particulier dans la région de Brighton.

 L’acteur Dennis PRICE (1915-1973), qui fut révélé en 1949 par le film Kind Hearts and Coronets (titré

en français : Noblesse oblige). Il tourna énormément pour le cinéma entre les années 40 et sa mort, apparaissant à la fin de sa carrière dans de nombreuses productions d’horreur de série B (Les Horreurs de Frankenstein, Les Sévices de Dracula, La Griffe de Frankenstein...). Il avait déménagé à Sark en mars 1966 après avoir perdu du crédit en raison de son l’alcoolisme et son addiction aux jeux. En outre, il fut reconnu homosexuel alors que l’homosexualité était encore illégale en Grande-Bretagne. Dans le même cimetière repose son manager, Marcus WOOTTON (1936-1993). (

 William Arthur TOPLIS (1857-1942) : peintre paysagiste britannique, il découvrit l’île en 1883, en tomba amoureux, et s’y installa pour le restant de sa vie. Il peignit Sercq sous toutes ses coutures.

Signalons enfin l’acteur Simon de la BROSSE (1965-1998), découvert en 1982 par Dominique Besnehard alors qu’il avait dix-sept ans et travaillait comme garçon de café à Montmartre, et qui fut aussitôt engagé par Éric Rohmer pour jouer dans Pauline à la plage. Il enchaîna ensuite les tournages avec succès dans tout le reste des années 1980, jouant souvent les jeunes garçons fougueux et romantiques (Les Innocents, L’Effrontée, La Petite Voleuse). Il mit fin à ses jours et ses cendres furent dispersées au large de l’île de Sercq (et pas La Rochelle, comme il est écrit dans Wikipedia). Sans connaître précisément ses origines, il est à noter que les cimetières des îles anglo-normandes contiennent de nombreuses tombes portant ce patronyme.

Vue de Sercq : au large, l’île d’Herm. A l’extrême gauche, au large : Guernesey.
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