Parcours funéraire autour de Goya

Entre Bordeaux, Saragosse et Madrid, petite chronique funéraire autour du peintre Goya et de quelques unes de ses œuvres les plus connues.

Peintre, dessinateur et graveur espagnol, il fut portraitiste sans compromission de la Cour, peignant de manière crue la réalité des Bourbon d’Espagne. A l’arrivée des Français, il représenta les horreurs de la guerre et les débuts de l’insurrection espagnole (Dos et Tres de mayo). Il dut constamment faire attention à l’Inquisition (qui menaça ses Mayas) et finit par s’exiler à Bordeaux. Il fut enfin le peintre du fantastique, condamnant dans son œuvre les superstitions et la bétise.

Sur les traces du Dos de Mayo dans Madrid

Le soulèvement du Dos de Mayo de 1808 est le nom sous lequel on désigne la rébellion du peuple madrilène contre l’occupation de la ville par les Français. Il marqua le début de la guerre d’indépendance espagnole. Napoléon, pour envahir le Portugal, avait occupé l’Espagne en 1808, contraint le roi d’Espagne à abdiquer, puis donné son trône à son frère Joseph qui devint par la suite roi d’Espagne sous le nom de Joseph Ier.

llustration de Huertas dans le numéro du 2 mai 1908 de la revue Blanco y Negro.

Le 2 mai, Madrid entre en insurrection avec les moyens du bord ; tout objet pouvant être utilisé comme une arme, comme des pierres, des aiguilles à coudre ou des pots de fleurs lancés depuis les balcons. C’est Murat qui commande la répression féroce de la révolte. Le tableau du Dos de Mayo, peint en 1814, représente une scène ayant eu lieu à la Puerta del Sol. Sur ce tableau, les patriotes espagnols s’attaquent aux mamelouks de la Garde impériale.

Le même endroit, en 2025.

Pendant que les combats se déroulaient, l’armée espagnole, suivant les ordres, resta cantonnée et passive. Seuls les artilleurs du parc Monteleón désobéirent aux ordres et rejoignirent l’insurrection. Parmi les insurgés les plus anciens de l’époque se trouvaient les capitaines Luis Daoiz et Pedro Velarde, qui prirent le commandement parce qu’ils étaient les plus vétérans. Ils furent assistés par plusieurs autres officiers, tel le lieutenant Jacinto Ruiz. Ils s’enfermèrent à Monteleón avec leurs hommes et des dizaines de Madrilènes qui s’y rendaient à la recherche d’un combat contre les Français, repoussant les vagues des troupes de Murat. Daoiz et Velarde finirent par mourir en combattant dans une situation d’infériorité face aux renforts envoyés.

A Madrid, la place du 2 mai (Plaza du Dos de Mayo), en plein coeur du quartier de Malasaña, fut l’épicentre de la résistance : le centre de la place est occupé par un monument formé du portail d’entrée de la caserne de Monteleón devant lequel s’élèvent les statues des héros Luis Daoíz et Pedro Velarde faisant serment de se battre jusqu’à la mort, sculptées dans le marbre par Antonio Solá Llansas en 1831.

Mort de Pedro Velarde y Santillán durant la défense du Parc d’artillerie de Monteléon, par Joaquín Sorolla (1884) - Museo de Historia de Madrid
On remarque au second plan la porte de la caserne qui subsiste sur la place.

Luis Daoíz et Pedro Velarde furent inhumés dans la nuit dans l’église San-Martín. En 1814, leurs restes furenté transférés à la collégiale de San Isidro el Real de Madrid. Aujourd’hui ils reposent dans le cénotaphe qui fut érigé en leur honneur en 1840 au Monumento a los héroes del Dos de Mayo du Paseo del Prado de Madrid (Monumento a los Caídos por España).

Le monument se dresse à l’endroit même où Murat fit fusiller de nombreux madrilènes après le soulèvement du 2 mai. Il comporte une base carrée, dont la face ouest abrite un sarcophage avec les cendres des madrilènes fusillés le 3 mai. Plus haut, la corniche supérieure présente un médaillon en bas-relief avec les effigies des capitaines Daoíz et Velarde.

Jacinto Ruiz fut gravement blessé. En enlevant les corps des défunts, on s’aperçut qu’il respirait encore : il fut sauvé in extremis et soigné clandestinement pour empêcher les troupes de Murat de le faire prisonnier. Mal remis de ses blessures, il poursuivit la lutte contre les Français mais mourut l’année suivante à Trujillo. Il fut inhumé dans le cimetière de la paroisse de San Martín de cette commune. En mars 1909, le gouvernement espagnol ordonna le transfert à Madrid de la dépouille mortelle de Jacinto Ruiz qui se trouvait à Trujillo à l’intérieur d’une urne en acajou. Ses restes furent placés dans le monument érigé en son honneur sur la Plaza del Rey de Madrid.

Autres héroïnes de l’insurrection du 2 mai : Manuela Malasaña (1791-1808) et Clara del Rey (1766-1808). Brodeuse de profession, Manuela Malasaña participa à la défense du Parc d’Artillerie de Monteleón. Elle fut faite prisonnière et exécutée sous l’accusation d’avoir été trouvée avec une arme sur elle. Il s’agissait de ciseaux (de couture). Manuela devait être connue dans son quartier pour sa jeunesse et la sympathie qu’elle dégageait. Le fait de mourir si jeune, et en donnant sa vie à la cause de la liberté, fit que s’est créée autour de sa mémoire une grande légende d’héroïne au point qu’elle donna son nom au quartier. Clara del Rey se trouvait également dans la caserne de Monteleón pour encourager et aider les défenseurs en compagnie de son mari et de ses trois fils. Il semble qu’elle ait reçu un éclat d’obus au front.

Toutes deux furent enterrées au cimetière de la Buena Dicha, situé dans l’hôpital du même nom, aujourd’hui disparu, et qui se trouvait à proximité de la Gran Vía de Madrid, entre les rues Libreros et Silva.

D’autres monuments de Madrid célèbrent les victimes du 2 mai, dont celui qui se trouve à proximité des combats, dans la zone de la Montaña del Príncipe Pío, près de la Plaza de España, réalisé par Aniceto Marinas.

Le Tres de Mayo

Une fois l’insurrection du 2 mai 1808 réprimée, les troupes françaises exécutèrent des dizaines de Madrilènes en représailles à la rébellion ; ordre étant de laisser les corps entassés dans les rues afin de terrifier la population. Les personnes fusillées furent choisies au hasard parmi celles arrêtées après la révolte. Quelques jours après les exécutions, le 12 mai, 43 des corps situés dans la zone de la Montaña del Príncipe Pío, où les combats furent âpres, furent transférés et enterrés dans le cimetière de la paroisse royale de San Antonio de Padua de la Florida, situé tout près de l’ermitage du même nom ; un endroit proche de l’endroit où se trouvaient les corps. L’identité de 29 d’entre eux est connue, en grande partie grâce aux informations fournies par le seul survivant de cette exécution, Juan Suarez, qui put s’échapper.

Ce cimetière ouvert, en 1796, demeure le plus ancien cimetière de Madrid encore présent. Il est fermé l’essentiel de l’année.

On y trouve :
 la reproduction sur carreaux du tableau de Goya, réalisé en 1982 par Juan Manuel Sánchez Ríos, appartenant à l’École de Céramique voisine,


 une colonne commémorative. Sur le mur, une plaque commémorative installée en 1991 est dédiée à Sœur Marta, une religieuse française qui, en 1809, s’occupa de 600 soldats espagnols emprisonnés à Besançon, dont beaucoup furent sauvés par elle,


 à l’arrière, une chapelle : inaugurée en 1960, elle remplaça une première chapelle qui fut détruite lors de la guerre civile. Une plaque y rappelle qu’ici se trouvait la fosse remplie des victimes du 3 mai. Derrière, une reproduction en céramique de la toile « Les exhumations » de Vicente Palmaroli est l’œuvre Cruz Iruela (1974), de l’École de Céramique.


 Dans la crypte de la chapelle se trouve la plaque qui rappelle l’identité des 29 victimes identifiées.

Où repose la Maja nue de Goya ?

Thème beaucoup plus léger, mais qui concerne également deux des tableaux les plus connus de Goya : les deux Majas - nue et vétue - que l’on peut admirer au musée du Prado.

Le modèle était Pepita Tudó (Josefa Petra Francisca de Paula de Tudó y Catalán, Alemany y Luesia (1779-1869). Elle était la maîtresse du ministre Godoy. Pepita dans la Maja nue avait 21 ans et 24 dans la Maja habillée. Le premier a été peint entre 1799 et 1800, et le second, entre 1803 et 1805. En 1828, la comtesse de Chinchón, l’épouse légitime de Godoy, mourut à Paris, ce qui lui permit d’épouser Pepita, avec laquelle il avait une liaison depuis 32 ans qui avait donné naissance à deux enfants. Elle mourut, brûlée accidentellement chez elle à Madrid, et fut inhumée au sacramental San Isidro où se trouve encore sa niche funéraire.

Les pérégrinations du corps de Goya

Acte de décès de Francisco Goya - Bordeaux.

Goya mourut à Bordeaux le 16 avril 1828. Après des obsèques qui furent célébrées dans l’église Notre-Dame de la ville, il fut inhumé au cimetière de la Chartreuse de Bordeaux dans le tombeau de son ami Martin Miguel Goicoechea Muguiro, ancien maire de Madrid mort trois ans plus tôt.

Presque vingt ans plus tard, on souhaita transférer ses cendres à Saragosse afin de les déposer dans le temple Nuestra Senora del Pilar, mais le projet avorta. Après plusieurs autres projets, le consul d’Espagne ordonna en 1888 l’exhumation de Goya : on retrouva ses restes hormis sa tête. Cette disparition éveilla la curiosité et les hypothèses fleurirent : on pense aujourd’hui à une subtilisation pour des études scientifiques.

Les ossements furent placés au dépositoire du cimetière de la Chartreuse : ce n’est qu’en 1899 qu’ils furent ramenés à Madrid en chemin de fer. Goya (moins sa tête, jamais retrouvée) fut déposé provisoirement dans la crypte de l’église collégiale Saint-Isidore de Madrid, puis placé en 1900 dans une tombe collective, le Panteon de los Hombres illustres, dans le Sacramental San Isidro.

Tombeau de Goya entre 1900 et 1919 au sacramental San Isidro de Madrid

En 1919, les restes subirent un dernier transfert en l’Ermitage San Antonio de la Florida de Madrid, dont Goya avait peint les fresques, en particulier celles de la coupole.

Le tombeau originel de Goya - celui de Bordeaux - fut transféré sur la place du Pilar à Saragosse en 1927, à proximité d’un monument qui lui est dédié. A Bordeaux, afin de perpétuer son souvenir, l’architecte J.Tussau et le sculpteur P. Chaveron édifièrent à quelques mètres de la tombe d’origine l’actuel cénotaphe de style néo-classique sur lequel apparaît le profil en marbre de Goya.

Tombeau originel de Bordeaux transféré sur la place du Pilar àSaragosse.
Cénotaphe actuel au cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.
Parcours Goya dans le quartier de San Antonio de la Florida
L’ensemble du quartier est marqué par la présence de Goya et du Tres de Mayo
1. Ermitage où se trouve la tombe de Goya
2. Doublon de l’ermitage réservé au culte
3. Passerelle Goya orné d’un monument portant son nom
4. Reproduction en céramique du Tres de Mayo
5. Cimetière de la Florida où reposent les fusillés
6. Statue de Goya
Statue de Goya
Passerelle Goya

Post-scriptum

https://www.madrida360.es/2023/05/20/el-cementerio-de-la-florida/

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