Lorsque je fais mes "périples cimetières", j’ai l’habitude de partir dès le lever du soleil : je sillonne les cimetières du département toute la journée, puis quand la nuit arrive, je cherche un hôtel à proximité pour pouvoir poursuivre le périple le lendemain.
C’est ainsi qu’un soir d’avril 2024, mes pas me menèrent en soirée dans le village de Robert-Espagne, dont je ne connaissais même pas l’existence quelques minutes avant, et où je n’avais rien de particulier à voir. Si trop souvent je me retrouve dans des hôtels sans identité type "Ibis", je préfère les petits et improbables hôtels que l’on trouve encore dans les petits villages. Il y en a un à Robert-Espagne (on ne risque pas de le louper !). Je m’y arrête : petit souper sympa -menu unique- en terrasse. Souvent, voyant bien que je ne suis pas du coin, les propriétaires me demandent ce que je fais dans la région. Amusé, je leur répond que je traque le patrimoine des cimetières, ce qui en laisse plus d’un dubitatif !
La conversation s’engage donc avec l’hôtelière de Robert-Espagne qui m’explique que Robert-Espagne a connu un épisode tragique durant la Seconde Guerre mondiale. Elle sort d’un tiroir deux vieux ouvrages en me disant que j’en apprendrais davantage sur cette histoire. Monté dans ma chambre, je me lance dans une soirée studieuse. Ce que j’apprends dans ces livres sur ce village qui m’était inconnu me décide immédiatement à en faire un article, que voici.
Robert-Espagne est un gros bourg d’un peu plus de 700 habitants, traversé par la Saulx qui est un affluent de la Marne. Ce nom proviendrait d’un certain Robert (probablement Robert le Pieux) qui aurait fait don à l’époque de quelques empans de terre aux moines de Sexfontaines (En allemand, spannen signifie s’étendre et en anglais span signifie empan, une mesure ancienne qui représente la distance entre les extrémités du pouce et de l’auriculaire quand la main droite est ouverte) : bref, rien à voir avec la péninsule ibérique !
Récit des événements
Dans les années 40, l’essentiel de la population est employée aux papeteries, fonderies et bleuteries environnantes. En août 1944, la population est en alerte : depuis quelques temps passent des convois de l’armée allemande. Hitler a décidé de faire venir en France la 3e division de Panzergrenadiers qui était alors en Italie, dans la région de Florence. L’un de ses régiments, le 29e régiment de Panzergrenadiers, arrive ainsi au sud-ouest de Bar-le-Duc (Meuse) le 28 août. Il répartit ses différentes unités dans plusieurs villages situés entre Bar-le-Duc et Saint-Dizier, notamment dans la vallée de la Saulx. Compte tenu de l’avance alliée, la mission de ce régiment n’est plus d’engager le combat contre les Américains mais de couvrir la retraite d’autres unités allemandes. Il s’agit de leurrer les Alliés en faisant croire à une présence ennemie plus importante qu’elle n’est en réalité.
Dès le 29 août au matin, plusieurs unités de ce régiment, équipées de véhicules blindés légers, se préparent à remplir leur mission. Un de leurs convois circule dans la forêt à proximité de Robert-Espagne mais il est attaqué par un petit groupe de résistants locaux. Un officier allemand est sans doute blessé. Il donne aussitôt l’ordre de bloquer l’accès aux villages qu’il allait traverser, tous dans la Meuse et dans la vallée de la Saulx.
Quatre villages sont particulièrement visés : Robert-Espagne, Beurey-sur-Saulx, Couvonges et Mognéville. À chaque fois, les soldats empêchent toute personne d’en sortir ou d’y pénétrer. À midi, ils raflent les hommes rentrés manger chez eux. Ils fouillent systématiquement les maisons et y mettent le feu en lançant des plaquettes incendiaires. Les femmes et les enfants fuient sur les hauteurs dominant la vallée. À Robert-Espagne, Couvonges et Mognéville, les hommes raflés sont rassemblés. Dans les deux premières localités, ils sont abattus vers 15 heures à l’aide de mitrailleuses. À Robert-Espagne, on dénombre 51 victimes, 49 hommes sont fusillés près de la gare, sur un tertre attenant aux lignes de chemin de fer, face à la gare ; tandis qu’un autre est abattu dans une ferme, puis la 51e victime est abattue le 31 août dans les bois.
Dans la seule vallée de la Saulx meusienne, cette journée du 29 août, le bilan est lourd : 86 morts et plusieurs centaines de maisons brûlées.
Dans la nuit, les Allemands font un banquet avec le fruit des pillages et incendient le reste du village : 200 maisons sur 300 brûlent à Robert-Espagne. Deux jours plus tard, le village est libéré par les Américains !
La tuerie de la vallée de la Saulx figure parmi les six grands massacres commis en France par des soldats allemands en 1944. Alors que les massacres d’Oradour-sur-Glane, du Vercors, de Maillé, Tulle et Ascq sont l’œuvre des SS, celui de la vallée de la Saulx a été commis par des militaires de la Wehrmacht.
Le cimetière
Les survivants enterrèrent leurs morts alignés sur le lieu de la fusillade.
Ils utilisèrent des morceaux de poutres calcinées pour fabriquer une croix.
Comme à Oradour, un village fut reconstruit à coté du village en ruines : peu de rues de Robert-Espagne avaient été épargnées. Le général de Gaulle est venu se recueillir, le 28 juillet 1946, sur le lieu d’exécution : il posa la première pierre du monument destiné à garder le souvenir du massacre.