La colline du château sur laquelle sont implantés les cimetières chrétiens et juif est un immense rocher qui domine la ville. Vue d’en bas, les arbres dissimulent la présence des cimetières : il faut donc remonter la colline (plusieurs accès possibles) pour en prendre connaissance.
Le château a disparu depuis bien longtemps (c’est Louis XIV qui fit démolir la citadelle). Ce cimetière résulte de la décision prise en 1783 d’expulser les morts "en dehors" de la ville dans un grand complexe funéraire unique : il ouvrit de fait ses portes cette année là. Comme ce fut le cas dans bien d’autres villes (à commencer par le Père Lachaise), il mit du temps à séduire les Niçois, qui préféraient leurs enclos paroissiaux traditionnels. Les étrangers, en particulier les anglo-saxons, l’adoptèrent en revanche rapidement : en 1845, ils obtinrent du gouvernement sarde l’autorisation d’avoir, au Château, un enclos non-catholique : protestants et orthodoxes s’y firent inhumer, jusqu’à ce qu’ils aient, en 1864 et 1866, leurs propres nécropoles.
Beaucoup des personnalités niçoises inhumées dans ce cimetière renvoient à une autre histoire que celle de l’hexagone : politiques, députés, poètes ou figures notables regardèrent plutôt vers l’Italie du XIXe siècle, en plein Risorgimento pour faire son unité, dans le sillage de Garibaldi, l’enfant du pays. Ils furent souvent méfiants du rattachement de 1860, et certains placèrent plutôt leurs espoirs dans la monarchie de Piémont. Le cimetière rappelle évidemment cette histoire à cheval sur les Alpes.
Le cimetière du Château de Nice est à l’évidence l’un des plus beaux cimetières de France. Il rappelle l’Italie toute proche et les fastes des cimetières monumentaux de Gênes, de Milan ou de Turin. D’une superficie de 14 000 mètres carrés, il offre un panorama de toute la ville. Ses 2 800 tombes sont placées en terrasses, leur style étant assez varié. À côté de l’entrée du cimetière se trouve la chapelle de la Sainte-Trinité et sa façade ocre, bâtie en 1935.
Avant de présenter les cimetières chrétiens, nous présenterons le cimetière israélite qui, bien que contiguë, est indépendant du reste de la nécropole
Le cimetière israélite
Ce cimetière a reçu les anciennes tombes du cimetière juif qui se trouvait au bas du versant est de la colline du Château. La présence juive à Nice est ancienne : pour la plupart, ils venaient du Piémont ou de France et de Provence, trouvant refuge sur les possessions de la maison de Savoie.
La tombe la plus ancienne du cimetière est datée de 1540 : la plupart des dalles les plus anciennes se trouvent autour de l’entrée du cimetière.
Cette entrée se caractérise par un édifice servant de lieu de recueillement et saluant en particulier la mémoire des résistants et des déportés. Deux urnes contiennent l’une des cendres de déportés, l’autre du "savon à la graisse humaine fabriqué par Allemands du IIIe Reich".
L’art funéraire suit les modes, de la même manière que les tombes "chrétiennes" : les modèles s’européanisent, même si les éléments fondamentaux de l’art funéraire juif se retrouvé (tables de la Loi, étoile de David...).
En dehors de René Goscinny et de Alfred Van Cleef (voir les incontournables), on y trouve la tombe de quelques personnalités niçoises, dont l’architecte Aaron MESSIAH (1858-1940), auteur de la Villa Masséna et de nombreuses villas sur la Riviera.
Curiosités
– Après l’incendie de l’Opéra de Nice de 1881, durant une représentation de Lucia di Lammermoor, qui fit deux cents victimes ; un monument en forme de pyramide rendant hommage à ces derniers fut érigé à l’entrée du cimetière.
– Ce
cimetière contient la tombe de la mère de Garibaldi, Rosa (+1852) ainsi que celle de sa jeune soeur, morte dans l’incendie de la maison. L’épouse du fameux général du Risorgimento italien, Anita, reposèrent également ici jusqu’à ce que Mussolini, dans un but de récupération du Garibaldisme au profit du fascisme, ne rapatrient en 1931 les cendres de cette dernière à Rome, où elles se trouvent désormais intégrées à un monumental mausolée équestre sur le Janicule. Certains pensent à tort que Garibaldi repose ici : il se trouve en réalité sur l’île de Caprera, en Sardaigne, dans un sépulcre fermé par une importante pierre de grès blanc. Sur cette tombe de famille, lieu de recueillement pour tous les admirateurs du mouvement national italien, se trouve également un plaque en hommage à Mazzini.
– Il serait fastidieux de dresser l’inventaire complet des oeuvres réalisées sur les tombeaux, qui se calculent en milliers. Ceci étant, nous allons présenter certains tombeaux de ce cimetière qui sont particulièrement connus et qui constituent le patrimoine funéraire le plus monumental du lieu.
– Le père de la journaliste Michèle Cotta, Jacques (+1971), repose dans ce cimetière (tombe Sciarra) : il fut maire de Nice de 1945 à 1947.
Célébrités : les incontournables...
Dans le cimetière juif
– René GOSCINNY
– Alfred VAN CLEEF
Dans les cimetières chrétiens
– Léon GAMBETTA
– Alexandre HERZEN
– Emil JELLINEK
– Georges LAUTNER
– Gaston LEROUX
– Renée SAINT-CYR
... mais aussi
On ne présentera pas ici de manière exhaustive les tombeaux de toutes les notoriétés locales que les Niçois connaissent pour avoir baptiser les rues de la ville. On se concentrera, comme d’habitude, sur ceux dont le renom dépassa les limites de la cité.
– Le corsaire niçois Joseph BAVASTRO (1760-1833).
– Constantin BERGONDI (1819-1874), qui fut député des Alpes-Maritimes de 1871 à 1874.
– Le sénateur du règne de Victor Emmanuel II, Bartolomeo BERMONDI (1786-1855).
– La mezzo-soprano Freda BETTI (Frédérique Betti : 1924-1979).
– Alfred BORRIGLIONE (1841-1902) : maire de Nice de 1878 à 1886, il fut
député puis sénateur des Alpes-Maritimes.
– Benedetto BUNICO (1801-1863) : Avocat, il fut élu député au parlement du royaume de Sardaigne, siégeant à Turin en 1848, et en devint vice-président. Élu conseiller municipal de Nice, il démissionna de son mandat de député en 1853. Hostile à la cession du comté de Nice à la France en 1860, il refusa de prêter serment à Napoléon III. Sa tombe est intéressante dans la mesure où elle rassemble des ornementations relatives au Droit et à la Justice.
– Edouard CORNIGLION-MOLINIER (1898-1963) : général de brigade
aérienne entré dans la Résistance et décoré Compagnon de la Libération, il était également producteur pour le cinéma (Courrier sud (1936), Drôle de drame (1937)...). Sénateur gaulliste des Alpes Maritimes de 1948 à 1951, député à deux reprises entre 1951 et 1963, il fut plusieurs fois ministre entre 1954 et 1958. Fait unique dans les annales, c’est en tant que ministre des Travaux publics, des Transports et du Tourisme en exercice qu’il établit un record de vitesse sur le trajet Paris-Nice en 1955.
– Le géologue, zoologiste et préhistorien suisse Edouard DESOR (1811-
1882), qui travailla sur la faune marine, puis à l’archéologie préhistorique, et plus particulièrement à la « civilisation lacustre ». il organisa le premier Congrès International de Préhistoire, à Neuchâtel, en 1865.
– Le critique d’art Georges DUTHUIT (1891-1973), spécialiste d’art ancien
et d’archéologie, de Byzance et d’art copte en particulier. Il fut un grand commentateur de Matisse (dont il était le gendre) et de Nicolas de Staël. Il repose avec son épouse, Marguerite Duthuit-Matisse (+1982), fille et modèle du peintre.
– Gaspard EBERLÉ (1764-1837) : général et baron d’Empire, il participa à
toutes les guerres de la Révolurion et de l’Empire (dans lesquelles il perdit un bras). Il fut gouverneur de Nice, puis de Briançon et des Hautes-Alpes.
– Heinrich Wilhelm ERNST (1812-1865) : violoniste, altiste et compositeur
morave, il fut un des plus grands instrumentistes de son époque et un des principaux successeurs de Paganini. Berlioz et Mendelssohn étaient ses amis. Souffrant de névralgie, il a passé les sept dernières années de sa vie sans jouer de musique. Il repose avec son épouse, la comédienne Amélie LEVY-ERNST (1836- ?), qui débuta à l’Odéon et passa ensuite au Théâtre-Français. Elle renonça à sa carrière pour soigner son mari malade.
– L’architecte niçois Jules FEBVRE (1859-1934), auteur de nombreux édifices à Nice, dont le Majestic.
– Le peintre niçois Carlo GARACCI (1818-1895), auteur de l’un des portraits les plus connus de Garibaldi.
– Antonin GIANOTTI (1871-1948), qui fut député des Alpes-Maritimes
de 1928 à 1932, inscrit au groupe des Républicains de gauche, puis sénateur de 1933 à 1939.
– Ernest LAIROLLE (1851-1926), qui fut député des Alpes-Maritimes de 1910 à 1919.
– Le mathématicien Paul MONTEL (1876-1975), dont les travaux portèrent
essentiellement sur la théorie des fonctions analytiques complexes. Il était membre de l’Académie des sciences.
– Le compositeur de chanson Jouan NICOLA (Jean-Auguste Nicola : 1894-1974).
– Le baron Flaminius RAIBERTI (1862-1929) : issu d’une famille de nobles
du comté de Nice, il fut d’abord avocat, puis se tourna rapidement vers la politique. Plusieurs fois député et sénateur des Alpes-Maritimes, il fut nommé ministre de la Guerre en 1920, puis ministre de la Marine en 1922. On lui attribue la rénovation de la marine nationale française. La "Double douleur" qui recouvre sa tombe est l’oeuvre de Théodore Rivière.
– Joseph Rosalinde RANCHER (1795-1843), qui fut le plus grand écrivain
niçois du XIXème siècle et un précurseur de la renaissance félibréenne. Afin de démontrer la vitalité de cette langue, il composa et publia en 1823 La Nemaida, parodie de poésie épique en sept chants.
– Le naturaliste Antoine RISSO (1777-1845), qui publia une Histoire
naturelle de l’Europe méridionale. Il découvrit une cinquantaine d’espèces auxquelles il s’attacha à donner des noms de Niçois célèbres.
– Menica RONDELLY (François Dominique Rondelly : 1854-1935) : engagé
à seize ans dans les troupes de Giuseppe Garibaldi pour soutenir la toute jeune République française, il a écrit de nombreux textes et chansons en langue niçoise. Il est ainsi le créateur de l’hymne Nissa la bella, hymne officieux de Nice et du Pays niçois. Il est aussi le fondateur en 1900 de La Ratapignata, c’est-à-dire « la chauve-souris », animal antinomique de l’aiglon figurant dans les armes de Nice.
– Le peintre Victor SABATIER (1823-1891).
– La poétesse romantique Agathe-Sophie SASSERNO (1810-1860), qui
dédia son œuvre Les Sylphides (1838) au roi de Sardaigne Charles-Albert. Elle fut enthousiasmé par le Risorgimento italien, et son attachement à Nice, qu’elle désigne comme « [sa] patrie », constitua un thème récurrent de ses poèmes.
– Honoré SAUVAN (1860-1922) : maire de Nice, il fut sénateur des Alpes-Maritimes de 1903 à sa mort. Sa tombe est ornée de deux médaillons.
– Antoine Louis François SERGENT, dit SERGENT-MARCEAU (1751-
1847) : peintre, graveur et aquatintiste, ancien secrétaire du Duc de Chartres. Acteur de la Révolution dès le début, il fut élu député de la Convention en 1792 et siégea sur les bancs de la Montagne : son relatif retrait lui valut de survivre jusqu’à Thermidor, mais il dut prendre la fuite en 1795. Marié avec la sœur du général Marceau, il accola à son nom, le nom de celui-ci. Il repose ici avec son épouse, Emira Marceau (+1834), qui repose un temps avec une partie des cendres de son frère avant que celles-ci ne soient prélevées en 1889 pour être transférées au Panthéon.
Post-scriptum
Il existe un superbe guide récent sur les cimetières de Nice : c’est celui de Jacqueline Cuvier, qui maîtrise parfaitement son propos, et dont la connaissance intime de l’histoire de la cité est vraiment utile. Tout taphophile se doit de posséder ce bel ouvrage (avec plans et localisations principales dans tous les cimetières). (CUVIER Jacqueline, L’art funéraire à Nice - Une histoire remarquable, un patrimoine méconnu, Associations du comté de Nice, 2010)
Commentaires
j’ai entendu dire que Mercedès Benz, fille du celèbre constructeur automobile est enterrée au château. Vrai ou faux
@ Ghislain (et @ tous ceux que l’affaire Mercedes Jellinek intéressera) : j’ai découvert trop tard vos différents messages au sujet de la tombe de Mercedes, fille d’Emil Jellinek ; sinon, j’aurais peut-être pu vous éviter un certain nombre de recherches...
J’utilise très souvent, pour faciliter mes pérégrinations cimetiéresques en Allemagne, en Suisse et en Autriche, le site d’un taphophile allemand, qui a mis en ligne une véritable bible d’images, incluant des photos de la tombe de la file aussi bien que de celle du père.
Problème, les liens comportent apparemment des caractères interdits, ce qui fait que je ne peux pas "faire partir" ce message avec lesdits liens. Mais si vous les voulez, contactez-moi (michelschreiber@yahoo.fr), et je vous les enverrai. Bien sûr, les précisions biographiques sont dans la langue de Goethe, mais les photos, elles, parleront à tout le monde ! Je retournerai à Vienne en février 2015, et tâcherai d’en savoir un peu plus à ce moment-là sur la division exacte de la tombe de Mercedes ; pour celle de son père, je crois avoir lu quelque part qu’elle est près de celle de Gambetta. Si jamais quelqu’un a des précisions à ce sujet, je suis preneur !
Bien à vous,
Michel S.
@ Philippe : un grand MERCI pour la précision. J’attends avec impatience de pouvoir retourner à Nice... B-)